
Un projet partagé
Jeudi 20 novembre, le CDI s’est transformé en salle de rencontre littéraire. Quatre classes de seconde y ont accueilli l’auteur Joël Egloff, dans le cadre d’un partenariat avec le Salon du livre « Beaupuy se livre » (BSL), qui réunissait cette année un peu plus de vingt auteurs du 21 au 23 novembre. L’établissement a pu s’appuyer sur un Pass Culture pour financer cette venue, malgré des budgets nationaux pour la Culture qui se réduisent comme une peau de chagrin. Ce travail a été pensé et mis en place par Mmes Stéphanie Gobbato, Élodie Gallon (professeures de français) et Mme Housty (professeure documentaliste), dans le cadre d’un projet commun sur les processus d’écriture et leurs adaptations au cinéma.
Des questions intéressantes nourries par les projections
L’objectif de cette rencontre d’une heure et demie par classe était de créer un dialogue interactif et concret entre les élèves et l’auteur. Loin du simple « cours magistral » redouté par certains (et parfois secrètement espéré par quelques stratèges pour rêvasser en toute discrétion), la rencontre a alterné temps de questions-réponses et exercices d’écriture.
En amont, les classes avaient travaillé sur l’adaptation des œuvres de Joël Egloff, notamment le court-métrage tiré de L’Étourdissement et le film Le Grand Froid, adapté du roman Edmond Ganglion & fils. Ces projections ont d’abord dérouté les élèves, qui ne comprenaient pas toujours l’intérêt de traiter des sujets « où il n’y a rien », où « il ne se passe rien » et où « à part les blagues, il n’y a pas d’actions », surtout pour le long-métrage. Cette réaction s’est révélée féconde. Elle a ouvert une réflexion sur ce que racontent réellement ces œuvres et a amené les élèves à repérer la logique de l’absurde, la poésie du quotidien et du banal au cœur des textes de Joël Egloff.
Un échange sur l’écriture… et sur la réalité du métier
Ainsi, les élèves n’ont pas commencé par demander à l’auteur « où il trouve ses idées » ou « s’il écrit la nuit ». Ils ont interrogé l’auteur sur la naissance d’un projet, le temps nécessaire pour mener un roman jusqu’au bout, et sur les écarts qu’ils avaient repérés entre L’Étourdissement en version roman et en version film. Ils se sont également intéressés au fonctionnement concret du métier d’écrivain et surtout à la réalité économique de la chaîne du livre, un aspect qui a beaucoup retenu leur attention. En réponse, Joël Egloff a décrit un quotidien très concret, rythmé par le travail régulier plutôt que par des éclairs de génie. Il lui arrive de reprendre un passage jusqu’à n’en garder qu’une seule page dont il soit satisfait, soulignant combien cette exigence diffère de l’écriture scolaire. Un élève remarque ainsi : « J’ai été surprise quand il a dit que quand il avait écrit une page à la fin de la journée, il était satisfait ». Cette idée forte, selon laquelle la création littéraire repose moins sur la quantité que sur la précision, a marqué plusieurs esprits. Le fait de rappeler aux élèves que son travail n’échappe pas à ces processus a mis en lumière l’effort qu’exige une seule page littéraire, où rien n’est laissé au hasard et où chaque phrase se retravaille jusqu’à trouver sa juste place. Ignès résume bien ce ressenti : « Je me suis rendue compte que le travail d’écrivain est difficile.» L’auteur a aussi rappelé que derrière l’image prestigieuse de l’écrivain, la réalité reste précaire et qu’un livre primé ne garantit pas de vivre de sa plume. Les élèves ont bien saisi cette réalité, où la passion ne remplace pas un salaire et où une publication, même réussie, ne suffit pas à assurer une vie confortable d’écrivain.
Une écriture qui s’écoute
Pour s’assurer que ses textes « fonctionnent » et portent la poésie qu’il recherche, Joël Egloff lit systématiquement ses pages à voix haute, comme un musicien répète avant un concert. Cette quête du rythme se prolonge dans ses lectures-concerts données avec son fils, guitariste classique, autour de Ces féroces soldats. Pour en savoir plus sur ce spectacle, il est possible de se renseigner sur le site de la Fondation Jan Michalski, et de retrouver la performance en vidéo sur YouTube.
Les élèves ont ainsi pu mesurer la particularité d’un style où l'humour, parfois qualifié de « noir », (étiquette avec laquelle l’auteur n’est pas d’accord), côtoie l’absurde pour interroger la violence du réel. Il a également souligné l’évolution de son écriture dans Ces féroces soldats, où le burlesque s’efface au profit d’une réflexion plus grave sur l’absurdité de la guerre et des décisions politiques imposées à des populations comme celles de Lorraine, souvent tiraillées entre les identités française et allemande.
Cinéma et écriture, des cousins pas toujours fusionnels
Enfin, de nombreuses questions ont été posées sur l’adaptation cinématographique des romans, notamment sur les changements de décors, les scènes ajoutées ou retirées dans les films. Joël Egloff a expliqué qu’un film n’a pas la même relation au public qu’un roman, d’où la nécessité d’ajustements pour assurer la cohérence à l’écran. Il a aussi parlé de la différence entre le travail collectif du cinéma et la solitude de l’écriture et nous a confié que pour lui, cette expérience, qu’il a trouvée enrichissante, l’a paradoxalement conforté dans son attachement à l’écriture solitaire, alors que jeune homme il se destinait à une carrière de réalisateur.
Lorsque les élèves lui ont demandé quel était le nouveau livre en préparation, la réponse a étonné chacun. Joël Egloff a expliqué vivre encore avec les personnages de son dernier roman et ne pas avoir vraiment envisagé le prochain projet, qui pourrait devenir un autre roman ou peut-être une pièce de théâtre, sans certitude. Cet « entre-deux-livres » a permis d’aborder une étape rarement évoquée du processus de création littéraire, ce moment où un écrivain vient de terminer une histoire et reste encore habité par ses personnages et n'est pas encore prêt à se lancer dans la suivante.
Des impressions contrastées, mais un atelier unanimement apprécié
Les impressions des élèves ont été variées. Parfois très enthousiastes, parfois plus réservées. Les plus convaincus ont trouvé Joël Egloff « génial » et beaucoup ont estimé que « c’était facile de bavarder avec lui » et que « la partie questions était intéressante ». Certains ont été touchés par sa « gentillesse » et ont apprécié qu’il raconte son parcours avec simplicité. L’un d’eux précise que « même si le métier d’écrivain ne [l]’attire pas plus que ça, [il] a appris beaucoup de choses ». D’autres ont trouvé le rythme plus lent : « J’ai trouvé cette rencontre un peu ennuyeuse car je trouvais qu’il n’y avait pas de relation de parole entre lui et nous ». Aubin (2nde 9) a noté « quelques réponses un peu indécises ou évasives », tout en soulignant l’intérêt des explications sur l’économie du livre et la chaîne éditoriale.
En revanche, les exercices d’écriture ont fait l’unanimité. Prolonger une phrase comme un incipit, rédiger la première phrase d’un roman personnel, imaginer un récit en trois phrases… Plusieurs participants ont qualifié ce moment de « très vivant » et jugé que « manipuler le métier en compagnie d’un écrivain a été encore plus enrichissant », que cela rendait concrète la réalité du travail de création … et de l’angoisse de la page blanche.
Et après ?
Évidemment, tout le monde n’a pas rêvé de devenir auteur à la sortie du CDI, mais nombreux sont ceux qui sont repartis avec une image plus précise d’un métier exigeant, incertain et profondément humain. La rencontre a relié lecture, cinéma et écriture, en montrant que ces pratiques, bien que très différentes, peuvent se compléter et s’enrichir mutuellement. Pour prolonger l’expérience, plusieurs livres de Joël Egloff ont été mis à disposition au CDI : Edmond Ganglion & fils, L’Étourdissement, Ces féroces soldats et d’autres titres à retrouver sur le portail documentaire du CDI (e-sidoc). Par ailleurs, Ces féroces soldats sera prochainement utilisé en cours de français dans un atelier d’écriture de nouvelles naturalistes, co-animé au CDI par Mmes Gobbato et Housty dès janvier, autour des récits des deux guerres mondiales. Le roman sera également exploité en classe par Mme Gallon, dans la continuité des travaux déjà engagés sur le thème de la guerre.
MH